QUATRE SAISONS UN VOYAGE AVEC LE TEMPS

« La même rivière coule sans arrêt, mais ce n’est jamais la même eau. De-ci, de-là, sur les surfaces tranquilles, des tâches d’écume apparaissent, disparaissent, sans s’attarder longtemps. Il en est de même des hommes ici bas... »

L’incipit du petit récit "Notes de ma cabane de moine" du Japonais moyenâgeux Kamo no Chômei me parait une bonne introduction à ce travail sur la nature et le temps, entrepris de 2008 à 2014.

Le couple de charmes (illustration ci-dessous puis slide-show plus bas) appartient à la Saison 2, réalisée en 2009. Depuis, les deux arbres ont été coupés, ce coin de forêt a pris un autre visage, mais la soixantaine d’images que j’ai prises d’eux est gravée pour toujours, comme ces M taillés dans un autre charme, lui aussi disparu.

C’est curieux comme l'on finit par s’attacher aux choses qui semblent les plus simples, que la répétition des gestes imprime dans nos mémoires.

Ici, face au couple de charmes, je me suis assis toujours au même endroit, le dos calé dans le même creux d’un autre arbre, afin de cadrer toujours à l’identique, chaque semaine ou presque pendant un an. De cette année 2009, ces moments tranquilles resteront parmi mes souvenirs les plus clairs. Nous avions eu pas mal de neige. Le 28 mars vers 17h30, une belle lumière illuminait les charmes au sortir de l’hiver...

LES SAISONS JAPONAISES

     En 2008, je cherchais depuis quelques temps un travail photographique au long cours, une tâche que je puisse accomplir de manière régulière et systématique, et qui procure du plaisir. Comme souvent chez moi, c’est en nageant que l’idée m’est venue. Le dessin s’est constitué de manière logique, sans effort.

J’avais bien conscience, depuis mon retour du Japon, d’avoir gagné en acuité, en réflexion, sur la question des saisons. Les Japonais en ont quatre, comme nous, mais elles sont marquées différemment, peut-être parce qu’elles se manifestent souvent plus violemment, avec des typhons et des pluies torrentielles, avant les grandes chaleurs.

Les cerisiers en fleurs, les érables rouges des temples, du Sud au Nord, on guette leur apparition, on suit leur progression. On en fait largement l’écho dans les magazines, et à la télévision, où le bulletin météo s’accompagne d’un point sur la floraison. Nombre de photographes suivent l’éclosion de certaines fleurs dans des lieux donnés, en voyageant d’un bout à l’autre du pays. Comme le Japon s’étend sur plus de 3000 km, le phénomène des cerisiers tient lieu de vague qui se propage sur plus d’un mois, apparaissant d’abord tout en bas, sur Okinawa, avant de remonter progressivement jusqu’à Hokkaido. La crête est à mi-chemin, dans les temples de Kyoto et Nara.

LE COUPLE DE CHARMES

     Deux arbres se répondent. Certaines images restent et me font voyager le long des années passées.

UNE HARMONIE PARTICULIERE

     On n'oublie pas les cerisiers en mai dans le jardin d’un temple shintoïste quand on les a vu une fois. Ni le rouge de l’automne sur le bois patiné des temples, depuis un petit pont couvert, un ruisseau en contrebas. C’est un voyage dans le temps, une harmonie particulière. On a beau savoir que rien n’est laissé au hasard, que l’arrangement des éléments identiques à une nature idéale, l’illusion de l’Eden, est une construction humaine, cela dépasse tout, avec les odeurs, le bruit de l’eau qui coule. Alors on veut être seul, on revient le lendemain à l’ouverture. On reprend ses habitudes de voyageur photographe qui arrive dans un marché balinais à 5h30 pour éviter la foule et recueillir la lumière...

La beauté éphémère des fleurs fait écho à la conception même de l’art japonais. Mais aussi à la vie en société, à l’unité de ce peuple. Aux yeux d’un occidental, la foule est un peu ridicule lorsqu'elle se presse dans un parc comme dans le métro à l’heure de pointe. Puis on a l’occasion de découvrir les choses dans un lieu plus isolé, de voir un matin un jardinier japonais s’affairer sur un arbre taillé ; de contempler un paysages de jardin. Les plus impressionnants se dessinent  dans un décor naturel de montagne ou de forêt qui les englobe. C’est l’idée du petit paysage dans le grand.

Le regard se perd devant tant de beauté. On ne sait pas très bien comment photographier cela, on est un peu perdu (les photographes japonais sont les maîtres de cet exercice). Mais comme on est amateur, on s’y essaie tout de même. C’est toujours l’occasion d’affiner son regard. On tente d’aller  au plus simple, au plus pur.

ECOUTER ENCORE UN PEU

     Quand ces expériences se répètent, et que voyage après voyages, on découvre des paysages cachés dans des temples de montagne, des forêts millénaires parsemées d’escaliers monumentaux qui semblent monter au ciel. Quand tout cela fait sens avec une certaine idée de la philosophie, de l’art au quotidien, on a sans doute envie d’apporter sa pierre à l’édifice, et surtout, de prendre le temps, chaque semaine, d’écouter encore un peu les arbres.

Voilà donc le contexte, la genèse des Quatre Saisons. Enfin une partie, parce qu’en nageant, j’ai parfois l’ambition de tout mêler, le Japon, la photo, le journalisme et le reste. De donner une forme à tout cela. De commencer par un travail méticuleux comme je les aime. J’ai été élevé comme ça. Petit, je passais des heures à peaufiner les dessins d’un exposé, les découpages et les montages, les couvertures de mes cahiers d’histoire, quitte à négliger d’autres matières au passage. Je faisais un peu mon choix dans le catalogue éducatif. Je connaissais un grand moment de bonheur en montrant mon cahier à mon professeur, qui restait parfois admiratif, ou limite suspicieux en me considérant comme un maniaque de la forme, quand à l’école, il faut tout de même optimiser son temps entre les tâches les plus « utiles » et les autres.

Avec les années, on finit par apprécier le travail pour le travail, sans en attendre trop de récompenses. Ou au contraire, on s’adapte au contexte pour en tirer le meilleur. J’ai fait un peu les deux. Mais ici, dans la forêt après la piscine, il n’y a plus de compromis. Je prends le temps qu’il faut pour construire ma matière photographique.


LA MATIERE PHOTOGRAPHIQUE

     Le principe est de considérer une série de photos comme les éléments constitutifs d’une autre image ; une oeuvre plus grande, dans laquelle les arbres sont visibles, ou pas, selon la taille que je leur donne. Ils sont tour à tour signifiants, ou forment simplement des touches de couleur ou des nuances de gris. Dans le même temps, chaque photo a une valeur et une cohérence par rapport aux autres, puisqu’elle appartient au même paysage, à des moments différents, sur une période d’un an.

Les semaines passent, et les changements sont parfois presque imperceptibles. Mais ils existent bel et bien, et la pellicule n’oublie pas. A certaines périodes, j’ai du mal à reconnaitre un paysage que j’ai laissé de côté. Je peine à retrouver mes repères visuels, grâce auxquels je garde des cadrages à peu près identique. Je choisis toujours mes scènes en hiver, si bien qu’à l’arrivée du printemps, l’envahissement des feuillages touche presque mon objectif.


Saisons 2010-2012


Les approches d'hiver sont les plus dramatiques,

Quand les feuilles se découpent en des nuances pâles